Covid-19, Italie

11.06.2020 - Dominique Dunglas, Envoyé spécial à Sabaudia

 

Italie et travail clandestin

 

Sur les terres de la mozarella, le drame des ouvriers agricoles surexploités


Reportage dans l’Agro pontino, où les «braccianti», travailleurs immigrés employés dans la production laitière et les champs, sont réduits à un état proche de l’esclavage.

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Les carabiniers ont retrouvé Gill Singh pratiquement inanimé dans un fossé non loin de Sabaudia, élégante station balnéaire de l’Agro pontino, à une centaine de km au sud de Rome, le 22 mars dernier. Blessé à la tête et présentant plusieurs fractures, l’Indien de religion sikh a raconté dans son italien maladroit que c’était son employeur qui l’avait réduit ainsi. «J’ai demandé un masque et des gants pour continuer à charger et décharger les cageots de fruits pendant l’épidémie de Codiv-19. Le patron m’a dit: puisque c’est comme ça, je te licencie. Quand je lui ai demandé de me payer les jours travaillés, il a commencé à me tabasser.»


«Quand je lui ai demandé de me payer les jours travaillés, il a commencé à me tabasser»

Gill Singh est l’un des 30’000 Sikhs travaillant comme ouvrier agricole à la journée, «bracciante» selon la terminologie italienne, dans ce potager de l’Europe. Le marché de gros de Fondi est en effet le second d’Europe et les légumes, fruits, fleurs ou produits laitiers, comme les fameuses mozzarelles de buffle, de l’Agro pontino finissent sur les tables suisses, françaises ou allemandes. Parfois au prix de la mort des braccianti Sikhs réduits à un état proche de l’esclavage.

Un turban entre le bleu et le violet sur la tête, une barbe longue et lisse savamment retenue sous le menton par un élastique, le regard fier et rieur à la fois, l’accent chantant du Pendjab: Arpajan semble sorti d’un roman de Rudyard Kipling. Mais cet ancien de la communauté sikh arrivé en Italie en 2003 et qui a osé briser l’omerta entourant le sort des braccianti indiens n’est pas aujourd’hui d’humeur à rire.


Le rêve tourne au cauchemar

Samedi dernier, Joldan Singh, l’un d’entre eux, s’est suicidé à 24 ans. Les parents et amis de Joldan sont réunis à Bella Fernia Mar, un ensemble touristique aujourd’hui proche de l’abandon où les immigrés louent un lit pour 300 ou 400 € par mois. De leur récit, Arpajan raconte le destin de Jolban. «Il était arrivé du Pendjab en Italie il y a plusieurs années. Il avait payé 8000 € à une organisation de trafiquants d’êtres humains pour le voyage et un permis de séjour provisoire. Toute sa famille s’était endettée pour financer ce voyage vers l’Europe. Mais son rêve a tourné au cauchemar. Il trouvé un travail à 500 € par mois mais ces revenus ne lui permettaient pas d’avoir un permis de travail (ndlr: la loi italienne exige un revenu de 9000 € par an pour délivrer un permis de travail), et depuis neuf mois il était devenu clandestin. La pandémie lui a retiré son dernier travail au noir. Il n’a pas voulu revenir au pays comme un perdant.» Jolban a préféré se pendre entre les plâtres délabrés de l’escalier du Bella Fernia Mar. C’est le treizième suicide de bracciante sikh dans l’Agro pontino depuis trois ans…

«Une fois l’immigré devenu illégal et alors qu’il ne parle pas l’italien, ils peuvent ainsi baisser son salaire de 5 € l’heure à 1,5 €. Ils préfèrent les illégaux qui sont sans défense, corvéables à souhait et plus soumis» - Marco Omizzolo, sociologue à l’institut de recherche Eurispes


Sociologue à l’institut de recherche Eurispes qui s’est enrôlé comme bracciante pour pénétrer les rouages de cet esclavagisme moderne, auteur de «Sotto padrone», ouvrage de référence sur le thème, plusieurs fois intimidé par la mafia et désormais protégé par la police, Marco Omizzolo est le défenseur des immigrés sikhs. «Il faut distinguer les entrepreneurs honnêtes, il y en a, des «patrons», dit-il. Les patrons ne déclarent pas toutes les heures travaillées pour frauder les charges sociales et empêchent les ouvriers de conserver leur permis de séjour. Une fois l’immigré devenu illégal et alors qu’il ne parle pas l’italien, ils peuvent ainsi baisser son salaire de 5 € l’heure à 1,5 €. Ils préfèrent les illégaux qui sont sans défense, corvéables à souhait et plus soumis.»


Nourri de déchets

Sans défense, comme l’était Kuldip. Lorsque la police l’a découvert en 2017, il vivait emprisonné depuis huit ans dans une roulotte de 4 mètres sur 2. Son patron, qui lui avait confisqué son passeport, ne le libérait que pour le faire travailler quatorze heures par jour, 365 jours par an. Il le nourrissait de déchets et Kuldip partageait l’eau des buffles dont il s’occupait pour la production de mozzarelles. Le procès du patron de Kuldip est en cours.

Des conditions de travail que certains braccianti ne supportent que grâce aux drogues. L’opium de très basse qualité, ce qu’il reste des graines de pavot après l’extraction de l’héroïne, et la méthamphétamine circulent désormais dans la communauté sikh malgré les règles très strictes de sa religion. «Ces drogues addictives ne font pas «planer» mais aident à supporter les journées de travail sans fin et plié en deux pour la récolte des légumes, le mal au dos, le froid de l’hiver ou la chaleur de l’été, le désespoir, affirme Marco Omizzolo. Et elles ne rentrent pas dans les exploitations sans l’accord du patron.»

Dégoûté par cette évocation, Arpajan lève les yeux au ciel. Mais il a gardé une bonne nouvelle pour la fin: «Les Indiens ont compris: l’Italie n’est pas un bon pays pour travailler. Mes frères sont de moins en moins nombreux à venir.»

 

Covid-19, Espagne, Maroc

Le coût amer des fruits : la galère des ouvrières au Maroc et en Espagne face au Covid-19

10 juin 2020Chadia Arab, Géographe, chargée de recherche au CNRS, UMR ESO, Université d'Angers

Zhour Bouzidi, Enseignante chercheure en sociologie, University Moulay Ismail Meknes

La crise économique et sanitaire qui frappe l’Europe aujourd’hui a mis en lumière l’importance de la main-d’œuvre étrangère qui est au centre des circuits alimentaires aujourd’hui mondialisés. En France, le gouvernement a appelé les personnes au chômage à prendre part à l’effort agricole pour répondre à la pénurie de main-d’œuvre due à la crise, au travers de la plate-forme « des bras pour ton assiette ».

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Cette initiative rappelle qu’en temps ordinaire, la plupart des travaux agricoles sont rendus par des saisonniers d’origine étrangère, des travailleurs essentiels, qui restent pourtant invisibilisés. Malgré la crise, ces derniers ont été particulièrement sollicités. Ainsi, en Angleterre, ce sont près de 200 Roumains qui ont été convoqués et transportés par charter pour travailler dans les champs où plus de 90 % des travailleurs sont d’origine étrangère. En Italie, deux voyages aériens ont été organisés les 19 et 20 mai pour faire venir 248 ouvriers saisonniers marocains sollicités par des entreprises agricoles italiennes entre L’Aquila et Vincence.

Nos enquêtes menées dans la province de Huelva, au sud-ouest de l’Espagne, montrent que les fraises sont perçues comme une manne financière surnommée « l’or rouge », s’inscrivant dans cette mondialisation de l’économie. Parmi ces saisonnier·e·s, nombreuses sont les ouvrières agricoles d’origine marocaine. Leur activité témoigne plus généralement de l’invisibilité et de la précarité qui touchent en particulier les femmes saisonnières. Leur situation face à la crise du Covid-19 nous interpelle fortement.

Au Maroc, où nous avons également travaillé, l’état d’urgence a été annoncé dès le 20 mars, incluant un confinement strict, un couvre-feu de 19h à 5h du matin et la suspension des vols internationaux, déjà à l’arrêt depuis le 13 mars. Les effets et les mesures imposées par le contexte pandémique ainsi que la crise économique qui en découle ont également touché les travailleuses et les travailleurs agricoles au Maroc, catégorie sévèrement affectée par la raréfaction de l’offre d’emploi.



De la double à la triple peine : pauvres, femmes et parfois migrantes

Il s’agit très souvent, à la base, de femmes pauvres et précaires, qui sont dans l’obligation de travailler pour subvenir aux besoins de leur famille. Nos enquêtes sur les saisonnières marocaines en Espagne et les ouvrières agricoles dans les régions du Gharb et de Fès-Meknès au Maroc ont montré qu’elles sont originaires de milieux modestes. Souvent analphabètes, peu scolarisées, beaucoup d’entre elles sont aussi dans des situations familiales complexes avec des enfants à charge (veuves, divorcées et parfois mères célibataires).

Les dames de fraises de Huelva sont recrutées directement au Maroc (via le ministère de l’Emploi et l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences, ANAPEC), après les remontées en besoin de main-d’œuvre par les employeurs agricoles en Espagne.

Les entretiens de terrain ont révélé que trois critères sont retenus : être une femme entre 25 et 40 ans, mère (elles doivent avoir au moins un enfant de moins de 18 ans, pour être sûr qu’elles rentrent chez elles au Maroc et lutter contre la migration clandestine), avoir une expérience agricole, être précaire.



L’un des responsables de l’ANAPEC explique ainsi :

« Plus les critères s’accumulent, mieux c’est. Par exemple, on préfère une femme avec trois enfants à une femme avec un enfant. Il y a aussi des doubles critères : enfants de moins de 14 ans car à partir de 15 ans l’enfant peut travailler. On prend en priorité les régions sinistrées : on choisit selon la carte de la pauvreté. Mais ce sont les gouverneurs qui ont le dernier mot. C’est le gouverneur qui choisit les communes. »
Des choix qui s’inscrivent dans une politique migratoire européenne sécuritaire

Ces choix discriminants se rattachent à deux programmes financés par l’Union européenne via des subventions adressées aux pays tiers afin d’assurer une meilleure gestion des flux migratoires. Entre 2007 et 2011, l’un sur « la gestion éthique de l’immigration saisonnière », puis sur le « Système pour la mobilité des flux migratoires des travailleurs dans la province de Huelva ». Cette migration circulaire s’est depuis poursuivie chaque année, avec ces mêmes conditions, avec des chiffres qui oscillent entre 2 500 Marocaines pendant les années de crise, à 19 000 en 2019. La situation socio-économique de ces femmes motive leur aspiration à changer leur destin en s’orientant vers la migration saisonnière en Europe.

Au Maroc, à l’exception des ouvrier·e·s travaillant dans des grands domaines agricoles modernes et capitalistes, la majorité d’entre elles et eux ne sont pas déclarés et n’ont pas accès aux droits sociaux les plus élémentaires (protection sociale, retraite, assurance maladie, accompagnement en cas d’accidents, etc.).

Cette catégorie sociale marginale est pourtant centrale dans la production agricole, dans l’approvisionnement alimentaire du pays voire parfois dans les systèmes de production capitalistes, mondialisés et peu respectueux de l’environnement. Cette précarisation s’accentue visiblement quand il s’agit des femmes ouvrières.



Des violences physiques et symboliques fréquentes

Le choix du recrutement de ces femmes s’appuie sur leur docilité, leur patience et un salaire journalier entre 6 et 10 euros la journée (pour les dames de fraises, il est d’environ 37 euros par jour), très souvent moins élevé que celui des hommes. Ce revenu maigre et irrégulier s’apparente à un salaire de survie. En effet, des familles entières et parfois nombreuses attendent ce gagne-pain de l’ouvrière.

Le transport au Maroc est peu sécurisé, surchargé, en mauvais état mécanique et du coup dangereux pour se rendre au travail, avec des accidents graves et parfois mortels pendant le trajet. De plus, ces femmes sont plus sujettes que les hommes à l’exploitation et aux violences de manière générale. Violence économique certes, mais d’autres formes de violence s’ajoutent. Celles des violences sexuelles ne sont pas négligeables, que ce soit au Maroc ou en Espagne. Ainsi, dès 2010, des journalistes d’El Pais avaient révélé le harcèlement sexuel dont sont victimes ces femmes dans la région de Huelva.

Ces ouvrières se voyaient parfois contraintes d’accepter des rapports sexuels contre le travail et la rémunération.
Depuis ces enquêtes, les faits de harcèlement sexuel perdurent.

Peu organisées et peu syndiquées, les femmes ont peur de contester ou de se structurer pour organiser la résistance. Celles qui ont eu le courage de porter plainte en 2018 contre leur employeur pour agressions sexuelles et harcèlement au travail ont subi une double peine : la stigmatisation et l’exclusion de leur milieu social au Maroc, sans pour autant avoir accès à une régularisation en Espagne selon les déclarations de nos enquêtées.



Pourquoi tout risquer ?

Au Maroc, l’offre de l’emploi agricole se raréfie, à cause de la sécheresse, particulièrement importante en cette année 2020, aggravée par les mesures de confinement liées à la pandémie, astreignant ainsi les ouvrier·e·s à explorer leurs réseaux de travail et de connaissances dans l’espoir de décrocher une journée de travail de plus en plus rare et inaccessible.

D’ordinaire, les ouvrier·e·s journalier·e·s arrivent très tôt le matin au mouquef, lieu d’attente et de rassemblement de la main-d’œuvre dans l’espoir d’être choisis par un employeur. En contexte de pandémie, cet espace est désormais contrôlé par les gendarmes et les autorités publiques. De plus, des restrictions ont été mises en œuvre pour contrôler les véhicules agricoles habituellement surchargés.

En conséquence, des mesures restrictives et donc de la raréfaction de l’emploi, les salaires des journalier·e·s précaires ont encore baissé pendant la pandémie passant d’environ 100 dirhams (environ 9 euros) pour certaines tâches agricoles à 70 dirhams (environ 6 euros 50). Certaines d’entre elles vivent des aides octroyées par l’État marocain dans le cadre du fonds de solidarité Covid-19 qui varient entre 800 dirhams (73 euros) pour une famille de deux membres et 1200 dirhams (109 euros) pour une famille de plus de quatre membres.

D’autres ouvrières tâchent difficilement d’investir de nouvelles activités pour nourrir leur famille et subvenir à leurs besoins quotidiens : vente de produits de nettoyage, de pain et galettes en période de ramadan, etc. Certaines, dont les difficultés financières se sont aggravées, ont rejoint leur famille dans leur région d’origine pour solliciter la solidarité familiale pour survivre dans ces moments de crise.



Quel futur pour ces ouvrières ?

En Espagne, la situation est différente. L’année dernière, près de 20 000 "dames de fraises" ont participé à la récolte dans la province de Huelva. Pour la saison actuelle, seules 7 000 parmi les 16 600 qui ont obtenu des contrats temporaires sont présentes dans la province de Huelva. Les autres n’ont pas pu regagner les exploitations de fraises espagnoles à cause de l’arrêt des transports internationaux.

Du fait de la pénurie de main-d’œuvre agricole en Europe, ces 7 000 saisonnières travaillent aujourd’hui « d’arrache-main » dans les champs de fraises. Leur contrat risque d’être prolongé pour combler les lacunes en matière de main-d’œuvre agricole en Espagne. Jusqu’à présent, les employeurs ont encouragé les femmes à cueillir les fraises sans protection pour ne pas fragiliser ce fruit délicat, au risque d’abîmer leurs mains et leur santé. Aujourd’hui, face au contexte de crise sanitaire, on peut s’interroger sur la question de la distanciation physique dans des serres où la chaleur est forte, mais aussi sur la promiscuité importante, sur les conditions de transport et sur le respect des gestes barrières tels que le port du masque et des gants.

Au Maroc par exemple, un cluster de contamination de 17 ouvrières dans les exploitations de production de fraises a été identifié le 8 juin dans la province de Kénitra.

Dans quelques mois, quelle sera la possibilité de retour de ces femmes chez elles ? Le Maroc n’a jusqu’ici pas repris les vols internationaux et les liaisons maritimes. Qu’en sera-t-il du statut de ces femmes, une fois leur contrat périmé ? Quelle priorité leur sera accordée parmi les milliers de Marocain·e·s bloqué·e·s à l’étranger ? L’union des petits agriculteurs et éleveurs de Huelva (UPA) propose de mettre en place un couloir humanitaire afin que ces femmes puissent rentrer chez elles à l’image du rapatriement réussi des ouvrières roumaines et bulgares.

Celui-ci paraît d’autant plus nécessaire que certaines de ces femmes ont laissé derrière elles des enfants parfois sans tuteur, sans moyens économiques suffisants et exposés en plus de la crise sanitaire à la lourde crise socio-économique qui se profile au Maroc.

Face à cette crise sanitaire et humanitaire, quelles sont les dispositions pour venir en aide à ces femmes oubliées ? En filigrane se pose la question du goût amer de ce coût du travail, de cette crise, du coût de la vie, voire de la survie de ces femmes.

 

Covid-19 France

10 juin 2020 - Antoine Pécoud, Professeur de sociologie, Université Sorbonne Paris Nord – USPC 

Agriculture : les migrants saisonniers récoltent ce qu le Covid-19 a semé

 

En France, on estime que dans le secteur agricole, 80 % de la main-d’œuvre est étrangère. Pour la période 2018-2019, cela représente 270 000 saisonniers, qui se concentrent dans les Bouches-du-Rhône, le Lot-et-Garonne, le Vaucluse et l’Hérault, et qui sont originaires du Maroc, de la Tunisie et de certains pays européens comme la Roumanie ou la Pologne.

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La fermeture des frontières engendrée par la crise sanitaire du Covid-19 a mis en évidence l’importance des migrations de travail saisonnières. Dans l’ensemble du monde occidental, les exploitants agricoles ont fait face à d’importants problèmes de main-d’œuvre, qui ont mis en péril non seulement leur propre santé financière, mais aussi l’approvisionnement des populations en produits agricoles. La réouverture progressive des frontières est l’occasion de revenir sur les enjeux d’ordinaire peu visibles que cette crise a soudainement révélés.

Les migrations saisonnières : une nécessité pour les agriculteurs en Europe

Premier constat, la main-d’œuvre est à certains égards une marchandise comme une autre. Dans une économie mondialisée, elle circule intensément d’un pays à un autre et doit faire preuve de la même rapidité et de la même flexibilité que celles qui caractérisent la mobilité des matières premières, des technologies ou des produits manufacturés. Pour reprendre un exemple fourni par l’OCDE, personne ne s’étonne qu’un smartphone soit assemblé en Chine avec une conception graphique en provenance des États-Unis, un code informatique élaboré en France, des puces électroniques venues de Singapour et des métaux extraits en Bolivie.

Alors que les besoins en main-d’œuvre sont importants pour les vendanges, certains migrants profitent d’un travail saisonnier où l’on embauche facilement. On estime que plus de 300 000 offres d’emploi ne sont pas pourvues en France, par manque de main-d’œuvre.
Toutes proportions gardées, les asperges ou les fraises requièrent également une logistique transnationale complexe. Des travailleurs de différentes régions du monde doivent être acheminés à temps pour la récolte, leurs papiers doivent être en règle pour qu’ils puissent franchir les frontières, ils doivent être logés et nourris, puis re-transportés dans leur pays d’origine – et tout cela de la manière la plus fluide possible, pour éviter tout surcoût.

Second constat, à l’heure où les États occidentaux, à l’instar de l’Allemagne ou du Royaume-Uni post-Brexit, réforment leurs politiques d’admission des étrangers pour attirer une immigration « choisie » et qualifiée dans le but de favoriser l’innovation et la croissance, la main-d’œuvre non qualifiée reste absolument essentielle – même dans les économies les plus avancées. Celle-ci demeure cependant largement invisible et, dans un contexte où l’immigration fait pourtant l’objet de débats vigoureux et souvent polémiques, semble passer complètement sous les radars.

La réalité des emplois saisonniers pour les étrangers

Troisième constat, si l’on ne débat pas directement de l’immigration saisonnière dans l’agriculture, cette dernière est pourtant le reflet de transformations devenues aujourd’hui sensibles et contestées. À titre d’exemple, le besoin de main-d’œuvre est d’autant plus important que les pratiques agricoles sont intensives et spécialisées. En retour, la disponibilité d’une main-d’œuvre étrangère et bon marché constitue une incitation à intensifier encore la production.

L’agriculture a de tout temps été une activité saisonnière et requiert donc logiquement une main-d’œuvre mobile et flexible en fonction des saisons. Mais cette logique en apparence naturelle est largement amplifiée par des stratégies destinées à accroître la productivité agricole, lesquelles sont de plus en plus contestées – qu’il s’agisse de leurs effets en termes de santé, de l’usage de pesticides, ou des conséquences en termes de « malbouffe » et d’hygiène alimentaire.

Si le recrutement et les contrats des ouvriers non européens sont en principe contrôlés par l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), l’emploi non déclaré est également fréquent, de même que les violations du droit du travail : heures supplémentaires non rémunérées, normes sanitaires non respectées, etc. Beaucoup de saisonniers reviennent chaque année et sont donc tributaires du bon-vouloir des employeurs de les réengager – une situation évidemment propice aux abus.

On conçoit donc que la fermeture des frontières ait profondément ébranlé ce modèle, surtout que l’épidémie de Covid-19 a sévi entre mars et mai 2020, soit lors d’une période de récolte. En Europe, les États ont rapidement pris la mesure du problème et ont élaboré des stratégies globalement assez convergentes.

Quelles solutions pour les travailleurs saisonniers en temps de Covid-19 ?

Une première stratégie consiste à déroger à la fermeture des frontières et à autoriser la mobilité des saisonniers. La Commission européenne a ainsi recommandé de considérer cette main-d’œuvre comme des « travailleurs exerçant des professions critiques », ce qui autorise leur libre circulation au sein de l’UE.

C’est ainsi qu’en Grande-Bretagne et en Allemagne, le contrôle des frontières a été assoupli pour permettre à des travailleurs roumains de venir travailler. À mesure que les frontières ouvrent à nouveau, la mobilité des saisonniers européens va donc s’intensifier, même si elle soulève des risques sanitaires, qui sont encore accrus par les conditions de vie des saisonniers, caractérisés par une grande promiscuité, non seulement dans le travail, mais aussi dans l’hébergement, lors des repas, etc.

Mais cette solution ne concerne que les seuls Européens, alors que le secteur est également dépendant d’une main-d’œuvre non européenne. Une seconde solution consiste donc à remplacer les saisonniers par des locaux. En France, c’était l’objectif de la plate-forme « Des bras pour ton assiette », qui ambitionnait de recruter des Français rendus inactifs par le confinement avec un slogan très simple : « Pas besoin d’un bac+5, vos deux bras suffisent ! ». D’autres pays ont eu la même idée : l’Allemagne avec « Das Land hilft » (le pays aide), ou le Royaume-Uni avec « Pick for Britain » et « Feed the Nation ». Ces initiatives ont parfois ciblé des publics spécifiques : en Italie par exemple, la ministre de l’Agriculture a proposé de recruter des chômeurs.

Saisonniers pendant la pandémie : des propositions non réalistes et critiquées

Si ces initiatives ont suscité un certain engouement, elles butent cependant sur l’inexpérience des nouvelles recrues et la pénibilité des tâches proposées. C’est là un obstacle logique, puisque le recours à la main-d’œuvre étrangère serait inutile si les emplois concernés étaient attractifs. Par ailleurs, à mesure que les volontaires retrouvent leurs activités pré-confinement, cette source de main-d’œuvre va se tarir.

Une troisième option consiste alors à intervenir au niveau des politiques migratoires afin de rendre disponible une main-d’œuvre qui ne l’était pas auparavant. Il en va ainsi de la régularisation des sans-papiers : en Italie, 200 000 sans-papiers ont été régularisés pour faciliter leur accès au marché du travail, soit la régularisation la plus importante depuis dix ans. Il est aussi possible d’employer davantage les étrangers déjà présents : en Italie et en Allemagne, le séjour temporaire des travailleurs étrangers a été prolongé de plusieurs mois pour leur permettre de rester dans le pays et de continuer à travailler.

Mais l’option la plus contestée est sans doute de mettre les requérants d’asile au travail. Dans l’attente du traitement de leur demande, ces derniers sont en effet dans l’impossibilité de travailler, une situation d’attente qui parfois s’éternise et s’avère déstabilisante. En France, quelques dizaines de requérants d’asile se sont portés volontaires en Seine-et-Marne à la suite d’un appel de la préfecture, mais l’initiative a été critiquée.

La crainte était qu’en étant entièrement dépendants des pouvoirs publics, les requérants d’asile ne soient pas en situation de choisir librement d’aller travailler – sans compter qu’ils ne sont pas nécessairement mieux qualifiés que d’autres pour ces emplois. Des initiatives du même genre ont aussi été observées en Belgique et en Allemagne.

Les inégalités de travail des saisonniers étrangers soulevées par la pandémie

Il convient de se souvenir que derrière chaque saisonnier il y a une communauté qui en dépend : nombre de ces travailleurs font des allers-retours pendant toute leur vie et subviennent ainsi aux besoins de leur famille. À cet égard, les situations les plus préoccupantes sont à chercher du côté des pays d’origine, où cette chute des revenus n’est que rarement compensée par des systèmes de protection sociale effective.

Comme le rappelle l’Organisation internationale du travail, les travailleurs migrants saisonniers sont donc parmi les travailleurs les plus vulnérables et, si un retour à la normale soulageait les exploitants, il ne résoudrait pas les nombreux problèmes – de salaire, de droit du travail ou de protection des travailleurs – que posent les dispositifs actuels. Mais le Covid-19 aura permis d’éclairer ces questions qui, bien que directement corrélées à notre alimentation, ne figurent que rarement sur l’agenda politique.

 

Covid-19 et agriculture suisse

 

AGRICULTURE

Le travail agricole en temps de COVID-19, "secteur crucial" et précaire

A la mi-mars, face à la crise du COVID-19, aux mesures d'urgence prises par les gouvernements, et la fermeture des frontières entre les pays européens, les agriculteurs et agricultrices ont lancé un appel à l'aide massif. Se pose alors la question de savoir qui va récolter les légumes et faire tout le travail éreintant que les travailleur·euses agricoles étranger·es font normalement pour des salaires de misère et dans des conditions de vie et de travail précaires.

On estime que le nombre de travailleur·euses agricoles manquants est énorme: en Italie, on estime qu'ils et elles sont environ 370.000, en France 200.000, en Espagne de 100.000 à 150.0001. Cependant, les débats et les évolutions que l'on peut observer actuellement montrent que dans cette crise, en tant que société, nous ne nous posons que partiellement les questions vraiment fondamentales et ne tirons pas de leçons pour l'avenir. Au lieu de mettre en place des mesures durables contre la précarité des personnes travaillant dans l'agriculture, on procède plutôt à des interventions ponctuelles et à l'application de pansements de fortune. Cette fois encore, nous constatons combien la façon dont nous produisons les aliments aujourd'hui est basée sur un "mode de vie impérial"2 qui exploite non seulement la nature mais aussi les êtres humains. Dans les lignes qui suivent, nous en ferons la démonstration en prenant l'exemple de la Suisse.

Le marché du travail mondialisé paralysé

Soudainement, ils et elles se sont retrouvé·es au centre de l'attention, ceux et celles qui habituellement restent caché·es, bien qu'ils et elles soient les principaux acteurs de l'arrivée des légumes régionaux dans nos assiettes: les quelque 30.000 travailleur·euses étranger·es "non familiaux" qui parcourent chaque année des milliers de kilomètres depuis la Roumanie, la Pologne, la Hongrie ou le Portugal pour venir travailler quelques mois dans les champs suisses. Ils et elles reviennent souvent dans les mêmes fermes et, grâce à leurs réseaux informels et à leurs contacts familiaux ou de proximité, fournissent aux agriculteur·trices locaux une main-d'œuvre "fraîche" fiable. De nombreux médias ont déjà souligné à quel point les travailleur·euses agricoles étranger·es sont "indispensables" pour l'agriculture suisse. Néanmoins, les préoccupations de leurs employeur·euses suisses et l'inquiétude concernant les asperges et les fraises suisses fraîches dans les rayons des supermarchés ont toujours prévalu, alors que la situation précaire des employé·es n'a pratiquement jamais été problématisée. Un agriculteur de Thurgovie a déclaré: "En ce moment, il nous est certainement utile que les ouvriers chargés de la récolte qui sont chez nous ne puissent pas prendre leurs congés comme prévu, car ils devraient être mis en quarantaine pendant 14 jours s'ils se rendaient en Pologne"3. Un autre agriculteur rapporte qu'il a rappelé "ses" ouvriers agricoles de Roumanie lors de la fermeture annoncée des frontières et leur a demandé de faire le déplacement "immédiatement". Ils sont arrivés à la ferme 22 heures plus tard4. Il n'est fait aucune mention des risques sanitaires qu'ils encourent tant en voyage (souvent dans des bus exigus) qu'en Suisse. De même, les inquiétudes concernant leurs proches laissé·es dans leur pays d'origine pendant le confinement sont passées sous silence. L'essentiel étant d'assurer un approvisionnement à flux tendu en main-d'œuvre bon marché.

A présent que ce marché du travail mondialisé est paralysé simultanément dans plusieurs pays, on peut se demander si l'approvisionnement en tomates, aubergines et fraises fraîches dans les mois à venir pourra être simplement résolu par des importations de l'étranger et une production "délocalisée" – comme c'est généralement le cas. Normalement, des pays comme l'Italie et l'Espagne servent de "sites de production" bon marché en Europe – ici aussi, sur le dos des travailleur·euses agricoles étranger·es. Un pays comme la Suisse, qui a un taux d'autosuffisance d'environ 60 %5, tire profit de la sous-traitance d'une partie importante de son approvisionnement alimentaire à de telles installations de production axées sur l'exportation. Mais en raison de la crise sanitaire actuelle, il y a une pénurie de travailleur·euses agricoles partout, y compris dans ces pays exportateurs. On prévoit déjà qu'en Italie, par exemple, les légumes et les fruits risquent de "pourrir"6.

"Secteur crucial", mon œil!

La crise du Corona a clarifié la question des activités essentielles pour notre société. Ainsi, l'approvisionnement stable en denrées alimentaires est maintenant classé comme "secteur crucial". L'agriculture y joue un rôle tout aussi central que la transformation, la logistique et la vente au détail. Ceci est particulièrement remarquable dans la mesure où les activités de l'industrie agricole et alimentaire n'étaient pas tenues en très haute estime par la société dans l'ère post-Corona. Il devient évident qu'il existe un décalage entre l'importance sociale de ce travail et la pratique malheureusement répandue de l'exploitation des travailleur·euses migrant·es dans le secteur. Une pratique que l'on retrouve aussi chez les aides-soignant·es.

"Ce ne sont pas les travailleur·euses agricoles qui manquent dans les champs, mais de bonnes conditions de travail et un bon salaire à la hauteur de ce dur labeur", déclare la militante Sonia Mélo de Sezonieri, lors d'une campagne pour les droits des travailleur·euses agricoles en Autriche. Il en va de même pour la Suisse: les salaires sont bas et les temps de travail sont extrêmement longs. Dans le canton de Berne, par exemple, le salaire brut actuel des saisonnier·es est de 3.330 CHF pour une semaine de travail de 55 heures. La situation au regard du droit du travail est précaire, en partie parce que l'agriculture n'est pas soumise au code du travail. Outre l'insuffisance de protection juridique, on constate aussi que, faute de maîtriser la langue, les saisonnier·es ont souvent une connaissance insuffisante de leur contrat de travail et de leurs droits réels. De ce fait, ils et elles n'ont pas la possibilité de faire valoir activement ces droits. Cette précarité se manifeste également dans le domaine de la santé: nombre d'entre eux et elles ne savent pas qu'une assurance maladie et accident les protégerait et leur assurerait une sécurité financière en cas de maladie ou d'accident. Ils et elles ignorent également leur droit de consulter un médecin sans risquer de perdre leur salaire. Ce manque d'information est d'autant plus criant en période de Corona. Il prouve que la Confédération et les cantons doivent impérativement prendre des mesures afin de leur garantir l'accès aux soins médicaux. Il conviendrait donc de renforcer les contrôles afin de garantir des mesures de protection sanitaire adéquates dans les exploitations agricoles, tant sur le lieu de travail que dans les logements.

"Allez dans les champs et aidez les agriculteurs!"

Et maintenant? Ils recherchent désespérément des remplaçants – l'accent étant de plus en plus mis sur le "potentiel interne national" dans le recrutement de la main-d'œuvre. C'est une tendance que l'on pouvait déjà observer dans le sillage de l'initiative dite d'immigration massive de l'Union populaire suisse en 2014, lorsque des appels ont été lancés pour que l'on ait davantage recours aux réfugié·es dans les fermes suisses. A cette époque, un projet pilote du Secrétariat d'Etat aux migrations et de l'Union suisse des paysans a créé l' "apprentissage des réfugié·es", un dispositif destiné à attirer davantage de réfugié·es et de personnes provisoirement admises sur le territoire vers des travaux agricoles (avec un succès plutôt modéré). Aujourd'hui, le "potentiel interne national" est abordé de manière beaucoup plus large. Au vu des difficultés qu'ont les travailleur·euses saisonnier·es à venir, même le conseiller fédéral Guy Parmelin a déclaré dans une interview: "Je fais appel à tous ceux qui cherchent du travail: allez dans les champs et aidez les agriculteurs"7. Il s'agit d'activer les ressources de main-d'œuvre "inexploitées": la demande de mobilisation de personnes vivant en Suisse et ayant une "disponibilité" pour le travail agricole est forte. Elle est largement évoquée dans les médias, et sous un angle positif. Les personnes bénéficiant d'une allocation de chômage ou d'une aide sociale, les réfugié·es et les étudiant·es sont identifié·es comme potentiellement aptes. Ces groupes de personnes sont aussi souvent présentés comme étant ceux qui dépendent de l'Etat et, surtout, des finances publiques. Sous couvert de "solidarité" et de "sécurité alimentaire" nationales, ces personnes sont désormais censées fournir leur contribution à la société, c'est-à-dire reprendre le travail éreintant des travailleur·euses agricoles. 

A nous le travail de la terre!

Une coalition active d'entrepreneurs, d'associations agricoles et gastronomiques s'est rapidement réunie pour contribuer à la mise en place d'un modèle d'économie de marché dans l'agriculture, comme c'est déjà le cas pour de nombreux autres secteurs. Pour ce faire, il s'agit de mobiliser des travailleur·euses intérimaires supplémentaires. L'agence de recrutement "Coople", par exemple, promet de "prêter" aux agriculteur·trices, pour une certaine période, des personnes qui ne sont plus employées dans la restauration. Selon ses propres déclarations, l'entreprise est devenue "la plus grande plate-forme européenne de solutions flexibles en matière de personnel". Elle embauche environ 300.000 personnes au titre de personnel intérimaire pour quelques 15.000 entreprises dans les secteurs "de la restauration, de l'hôtellerie, du commerce de détail, de l'aviation, de la logistique, des événements et de la promotion et du commerce"8. Sa devise est: "De la cuisine du restaurant au champ de poireaux"9. Outre la question de savoir dans quelle mesure un nouveau modèle de travail précaire émerge ici, certain·es agriculteur·trices doutent également que les personnes ainsi recrutées dans d'autres secteurs feront leurs preuves. L'Association suisse des agriculteurs déclare pour sa part: "Dans le cas des nouveaux travailleur·euses agricoles suisses, il faut garder à l'esprit qu'ils et elles ne sont peut-être pas habitué·es au dur travail physique et qu'ils et elles devront peut-être se relayer plus souvent"10.

Vers un futur pérenne

En revanche, et dans des conditions complètement différentes, certain·es, principalement des jeunes, rejoignent des exploitations agricoles qui se sont inscrites sur le réseau de solidarité de la plate-forme "Agriculture d'avenir"11. Le fait que tant de volontaires se soient inscrit·es est un signe d'espoir et montre combien de personnes motivées sont intéressées et souhaitent travailler dans l'agriculture. Cela permet également de créer de nouvelles structures et de rapprocher les producteur·trices des consommateur·trices, comme on peut déjà l'observer dans de nombreux projets d'AMAP. Mais là aussi, on peut se demander si les travailleur·euses agricoles étranger·es manquant·es peuvent être remplacé·es aussi facilement. Les récoltes exigent un savoir-faire professionnel, de l'expérience et surtout de l'endurance physique. Les bénévoles qui se portent volontaires pour les travaux de récolte en période de Corona en feront probablement l'expérience eux-mêmes.

La solution évidente – a ugmenter les salaires et améliorer les conditions de travail lorsqu'elles sont trop peu attrayantes – n'a guère été proposée sur la place publique. La crise du COVID-19 risque d'exacerber les inégalités existantes et l'exploitation des personnes et de la nature. Pourtant, elle a également la possibilité de rendre plus évidente la pertinence du travail dans l'agriculture ainsi que la valeur de notre alimentation. Le moment est venu non seulement de parler d'une autre agriculture, mais également de la consolider concrètement. Nous avons besoin de systèmes alimentaires plus démocratiques, plus équitables et plus écologiques. Des systèmes qui s'engagent en faveur de la souveraineté alimentaire et de l'agroécologie. Une valorisation croissante de l'agriculture ne change pas encore la situation. Mais ce pourrait être un début de changement de la politique agricole. Il s'agirait de faire du travail dans l'agriculture un travail digne et agréable.

Dans le prochain numéro d'"Archipel", nous analyserons plus en détail si de nouveaux modèles de recrutement et de nouvelles formes d'emploi (par exemple via la société "Coople") s'établissent dans l'agriculture suisse à la suite de la crise de COVID-19. Nous mettrons en lumière les expériences de et avec des "volontaires" solidaires dans les champs suisses et nous nous interrogerons sur les perspectives d'une agriculture socialement durable au-delà de la période post-Corona.

 

Johanna Herrigel, Sarah Schilliger, Ariane Zangger, Silva Lieberherr*

 

* Les autrices, qui abordent également l'agriculture dans leurs travaux scientifiques, ont toutes participé à la préparation de la conférence "Résistance au plat du jour" qui a eu lieu à Berne en février 2020. Au-delà de cette conférence, elles s'engagent sur le thème des conditions de travail dans l'agriculture. <www.widerstand-am-tellerrand.ch>

 

1. Lebensmittel Zeitung, 09.04.2020.

2. Ulrich Brand/Markus Wissen (2017): Imperiale Lebensweise. Sur l'exploitation de l'homme et de la nature dans le capitalisme mondial. Munich : Oekom Verlag.

3. Rapport agricole 2019.

4. NZZ, 4.4.2020, "Landwirtschaft am Limit: Wie zwei Zürcher Bauernfamilien mit der Corona-Krise ringen".

5. Rapport agricole 2019.

6. Tagesanzeiger, 14.4.2020, "Gestrandet im Mittelmeer".

7. Schweizer Illustrierte, 2.4.2020, "Guy Parmelin über Corona und die Wirtschaft".

8. https://go.coople.com/obst-und-gemuese

9. Aargauer Zeitung, 8.4.2020, "Von der Restaurantküche raus aufs Lauchfeld".

10. Tagesanzeiger, 1.4.2020, "Alle wollen den Bauern helfen".

11. Landwirtschaft mit Zukunft ist…


 

Communiqué de presse ECVC pour le 1er mai

 

 La Coodination européenne de La Via Campesina exige que des mesures urgentes soient prises pour pallier à la situation de plus en plus grave des travailleur·euse·s ruraux dans le contexte du COVID-19

En ce 1er mai, nous célébrons la Journée internationale des travailleur·euse·s dans un contexte unique et extraordinaire. Dans les zones rurales de toute l'Europe, la crise générée par la pandémie de COVID-19 aggrave la situation pourtant déjà difficile des travailleur·euse·s agricoles et mi-grant·e·s. C'est pourquoi, conjointement avec nombre d'organisations de producteurs alimentaires et autres organisations alliées, ECVC a envoyé une lettre ouverte aux institutions européennes, dé-nonçant les conditions des travailleur·euse·s agricoles et migrant·e·s en Europe, réclamant qu’une liste de mesures urgentes et nécessaires soient prises pour les travailleur·euse·s ruraux dans le cadre de la pandémie de COVID-19.

Les membres d'ECVC constatent qu'aujourd'hui, en Europe, les intérêts économiques des grandes en-treprises de production et de commercialisation prévalent sur la santé et les droits fondamentaux des travailleur·euse·s ruraux et migrant·e·s.

En plus de la vulnérabilité structurelle et de la précarité sévères qu'il·elle·s connaissaient avant la crise, ces travailleur·euse·s font désormais face à de nouvelles discriminations et difficultés. En effet, on observe un manque de matériel de protection type masques ou équipements préventifs sur le lieu de travail, une absence de mesures de contrôle nécessaires telles que les tests, conditions d’hygiène à respecter, la sécurité de transport et les distances à respecter entre les personnes : tout cela s’ajoute à des conditions de travail déjà stressantes et sous pression permanente. En outre, ce sont les travail-leur·euse·s migrant·e·s qui voient le plus leurs droits bafoués en raison de la discrimination que génère leur statut de migrant.

Face à cette situation, ECVC et toutes les organisations signataires de la lettre ouverte ne peuvent accepter que la poursuite de la production alimentaire pendant la pandémie se fasse au détriment de la santé, des droits et de la dignité des travailleur·euse·s ruraux et migrant·e·s.

Conformément à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysan·ne·s et des autres personnes travaillant dans les zones rurales (UNDROP), ECVC et ses alliés exigent que des mesures immédiates et à court terme soient prises, notamment des mesures liées au logement et aux produits de première nécessité, ou encore à l'aide d'urgence et à la protection sanitaire sur le lieu de travail, afin de garantir la santé, le bien-être et les droits humains fondamentaux de ces personnes. En outre, les États membres et les institutions doivent travailler ensemble à la création de politiques publiques cohérentes à moyen et long terme, y compris à une réforme de la PAC qui inclue la conditionnalité sociale. Ces politiques doivent viser à éradiquer les barrières et les obstacles auxquels les travailleur·euse·s migrant·e·s et saisonniers sont confrontés depuis longtemps, et ainsi ouvrir la voie à un système alimentaire plus équitable, plus durable et plus juste.

 

À l’occasion de cette célébration du 1er mai, ECVC souhaite inviter tou·te·s les citoyen·ne·s de l'UE à repenser nos sociétés en nous basant sur un modèle socio-économique, agraire, alimentaire et culturel fondamentalement différent, un modèle qui prend racine dans les droits humains et la durabilité de la planète, et dans lequel l'intégration, le respect et le rôle des travailleur·euse·s ruraux et mi-grant·e·s sont fondamentaux.

  icon Lettre ouverte ECVC

 

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